La dispersion de l’habitat wallon n’est pas soutenable


La démographie en Wallonie est telle qu’il va falloir construire 400.000 logements d’ici 2060. Or l’habitat wallon est l’un des plus dispersé d’Europe, ce qui coûte cher à la collectivité et nuit aux générations futures. Pour relever le défi démographique, il convient donc de densifier prioritairement les noyaux d’habitats existants, en y créant les nouveaux logements nécessaires. Et c’est là qu’on s’aperçoit que l’autonomie excessive des communes en matière d’aménagement du territoire est tout simplement incompatible avec le développement durable.

Penser globalement, agir localement. Nous connaissons tous cet adage. Qu’on parle de lutte contre les gaz à effet de serre, de politique économique, des programmes d’enseignement et de formation, la vision d’avenir doit être réfléchie globalement afin de prendre en compte les problèmes et contraintes de toute une région, voire de toute la planète, pour apporter des solutions durables en tout lieu.

Par exemple, si un bourgmestre décidait d’interdire la mendicité sur son territoire, il ne ferait que déplacer le problème vers d’autres communes ou d’induire une augmentation de la criminalité en poussant ceux qui mendient à voler pour subsister.

Par contre, une fois définie la politique globale, il revient aux pouvoirs locaux à mettre en œuvre les actions permettant son développement. L’aménagement du territoire n’échappe pas à cette règle de bonne gouvernance. Par exemple, chacun conviendra qu’il est plus rationnel de rassembler les logements près des services afin de réduire les déplacements quotidiens vers les lieux de travail, les écoles, les commerces, les administrations, etc.

De même, il faut éviter d’éloigner les services des habitations pour réduire les difficultés de transport des populations vers ceux-ci.  Les magasins en périphérie, contraignent les habitants des villes à un usage accru de la voiture pour réaliser leurs achats.

L’erreur historique du Sart-Tilman

Fin des années cinquante, l’université de Liège commit l’erreur de se relocaliser dans les bois du Sart-Tilman, à plus de douze kilomètres du centre ville, contraignant des générations d’étudiants à de longues et coûteuses navettes. Le village du Sart-Tilman ne pouvait pas devenir une ville estudiantine à l’instar de Louvain-la-Neuve. Les étudiants n’avaient pas envie de quitter la ville la plus culturelle et festive de Wallonie pour habiter le long d’une grand-route, au milieu de nulle part. Mais, malgré les efforts de plusieurs recteurs pour tenter de corriger cette erreur, il faudra encore la chiquer pendant des générations tant le poids de l’immobilier est une contrainte lourde.

Depuis des années, l’administration wallonne de l’aménagement du territoire recommande d’inverser le processus de dispersion de l’habitat, responsable d’une augmentation des coûts pour la société. En banlieue, il est trop coûteux de proposer des transports en commun de qualité ce qui induit une surconsommation de la voiture.

Les habitations dispersées sont habituellement chauffées au mazout: plus de la moitié des logements utilisent ce chauffage obsolète et polluant en Wallonie. Voiture et chauffage au pétrole pèsent lourdement sur le budget des ménages.

Trois fois plus de routes par habitant en Wallonie qu’en Europe

La collectivité paye également le prix lié à cette dispersion de l’habitat. Elle doit investir et entretenir un réseau routier surdimensionné. La Wallonie compte en effet 23 mètres de voirie par habitant, la moyenne européenne étant de 8 mètres.  La distribution de l’électricité, de l’eau, des courants faibles coûte globalement plus cher ce qui contraint les habitants des villes à payer davantage pour financer ces services aux résidents des campagnes. La vie sociale est entravée vu les distances à parcourir pour se rassembler.

Le ministre wallon de l’aménagement du territoire, Philippe Henry, tente donc de suggérer aux agglomérations de densifier prioritairement les noyaux d’habitats pour la création de nouveaux logements. A en croire les experts en démographie, la Wallonie devrait compter un million d’habitants supplémentaires d’ici une cinquantaine d’années. A raison de 2,5 habitants en moyenne par logement, il faudra créer 400.000 logements supplémentaires.

Densifier les zones d’habitats près des services

A la fin du 20e siècle, les communes rurales imposaient souvent une densité de 10 logements par hectare. Il aurait donc fallu consacrer quelques 40.000 hectares supplémentaires rien que pour le logement au détriment des forêts (510.000 ha) ou des espaces agricoles (750.000 ha).

Le ministre a donc proposé de densifier davantage les zones situées près des services, surtout des transports en commun (train, tram, bus), en recommandant jusqu’à 80 logements par hectare dans les centres urbains et 25 logements par hectare dans les agglomérations rurales. Il est ainsi possible à un grand nombre d’habitants d’accéder aux services collectifs en quelques minutes à pied.

Cela permet des économies collectives et individuelles de temps et d’argent moyennant une promiscuité raisonnable. En effet, la densité de l’éco-quartier Vauban à Fribourg qu’envient tous les maires d’Europe est de 100 logements à l’hectare.  Dans un autre style, Neuilly-sur-Seine compte 65 logements par hectare.

Des communes beaucoup trop autonomes

Pourtant, les lois favorisent actuellement l’autonomie des communes qui inscrivent leur vision temporelle dans des outils d’aménagements du territoire communaux comme les PCA (plans communaux d’aménagement), les SSC (schémas de structure communaux), les RUE (rapports urbanistiques et environnementaux) préalables à la mise en œuvre des ZACC (zone d’aménagement communal concerté). Ceux-ci imposent souvent des densités faibles de l’ordre de 8 à 15 logements à l’hectare qui inquiètent moins le riverain-électeur.

Dans certaines communes à majorité libérale, la tendance est plutôt d’imposer une typologie d’habitat pour les résidents à hauts revenus: de grandes parcelles pour maisons quatre façades. Parfois, les décideurs communaux s’appuient sur ces outils d’urbanisme pour bloquer un projet qui les contrarie. Par exemple, dans certaines communes, l’architecture contemporaine se heurte à la vision rétrograde d’élus qui n’ont pas, en général, de formation ni en architecture ni en urbanisme.

Pénurie de logements sociaux en Belgique

Beaucoup de communes traînent les pieds pour accueillir un quota de 10% de logements sociaux à cause de la mauvaise réputation, le plus souvent infondée, de leurs occupants. Il y a moins de 7% d’offre locative de logements sociaux en Belgique alors que les Pays-Bas atteignent 35% sans que se multiplient des incidents comme ceux des cités de banlieues en France. Le droit à un logement décent et abordable est un problème persistant depuis des siècles dont la solution ne peut provenir que d’une vision globale et non individualiste.

Au lieu de cela, il arrive que des communes adoptent à la hâte un SSC qui fige à perpétuité l’aménagement de son territoire. Si le ministre, au nom de la politique régionale, refuse de valider ces plans, il se fait « casser » par le Conseil d’Etat qui invoque l’autonomie des communes. Celles-ci refusent parfois de mettre en œuvre les ZACC permettant d’augmenter l’offre de logements à cause du problème de densité, préférant attendre l’arrivée d’un ministre plus complaisant vis-à-vis d’une politique communale qui galvaude les friches.

Pourtant, en ne rendant pas constructibles les parcelles proches des zones qui bénéficient déjà d’une panoplie de services publics et privés, on contraint indirectement l’habitat à se disperser au détriment d’une utilisation parcimonieuse et rationnelle du sol wallon.

Les contraintes du passé pèsent sur notre futur

Aujourd’hui, 180.000 hectares soit 10% du territoire sont consacrés au bâti alors qu’un petit tiers de cette superficie aurait été suffisant, avec une densité moyenne de seulement 25 logements par hectare.

En regardant dans le rétroviseur, les générations passées ont réalisé beaucoup de développement, mais pas souvent durable. Elles nous ont légué des contraintes qui entravent notre propre développement. En région liégeoise, par exemple, des siècles d’industrie métallurgique, de charbonnage et de sidérurgie laissent un sol pollué, truffé de puits de mine. Mais la pire pollution des sols est souvent juridique. Il existe de nombreux plans de lotissements ou de PCA conçus à une époque où le tout à l’automobile semblait une évidence et où la terre semblait infinie.

Certains PCA ont réservé des terrains pour construire des bâtiments publics, des usines ou des autoroutes dont les projets ont été abandonnés depuis belle lurette. Mais tant que le PCA n’est pas abrogé ou révisé, on s’interdit de l’utiliser à des fins plus actuelles et nécessaires.

Réformer l’omnipotence des communes

Le législateur a néanmoins prévu que les PCA antérieurs à 1987 puissent être abrogés à la majorité simple d’un conseil communal. Malheureusement, seule cette majorité peut le décider. Il n’existe aucun recours que ce soit du propriétaire ou du pouvoir régional au refus d’abrogation abusif d’un PCA obsolète.

Devant cet amas d’incohérences et de mauvaise gouvernance, il faudrait que les règles régionales du CWATUPE (code wallon de l’aménagement du territoire, de l’urbanisme, du patrimoine et de l’énergie) évoluent encore pour favoriser l’utilisation plus rationnelle des sols en visant l’intérêt des générations futures.

Laurent Minguet

3 Commentaires Laissez le votre

  1. le 2 décembre 2012 à 11:13

    Pourquoi vouloir à toute force entasser les hommes ? Sont-ils criminels ces gens qui ont envie d’habiter dans une maison avec un peu de nature autour, qui ont envie d’un jardin à eux. Cette tendance à la redensification des villes est inquiétante. Demain nous nous priverons de tout pour pouvoir à toute force être plus nombreux. Ne vaudrait-il pas mieux abaisser la fécondité pour revenir à des effectifs raisonnables ? Les hommes ont multipliés leurs effectifs par 4 en un siècle, il est temps de faire marche arrière, pour donner plus à chacun et pour respecter la nature.

  2. le 2 décembre 2012 à 17:32

    Quoi qu’il en soit, on aura beau faire, il n’en reste pas moins que la Belgique est surpeuplée. Sa densité de population est de 355 habitants au km²(!) à comparer avec les 115 hab/km² de sa voisine la France : rien d’étonnant à ce que beaucoup de belges viennent y chercher un peu de nature et de calme…
    En ce qui concerne son empreinte écologique (7,1) elle est équivalente à celle des USA (7,2), ce qui n’est pas une référence ! Par contre sa biocapacité étant très faible (1,3) par rapport à celle des USA (3,9), la Belgique se trouve être dépendante du reste du monde à hauteur de 80% !
    Tous les détails sont ici :
    http://www.demographie-responsable.org/surpopulation/demographie/classement-soutenable.html
    On ne reviendra pas en arrière d’un coup de baguette magique, mais il est clair que le pays doit entamer un programme de baisse de sa population sur plusieurs générations tout comme cela se passe en Allemagne, au Japon ou en Russie. Face aux pénuries à venir, c’est la seule voie possible si l’on veut que les générations futures puissent vivre à peu près correctement.
    Cordialement

  3. le 3 décembre 2012 à 07:32

    C’est tout juste. Il y a un élément juridique qui aggrave le cas (que tu décris) dans le sens de la conservation des situations (mal) acquises: l’indemnisation des moins values au profit des propriétaires dont le bien serait déclassé. C’est un véritable frein au changement ou, autrement dit, un outil de conservatisme. En gros, et dans les faits, tout ce qui a été concédé par le passé restera acquis. Autre chose: j’ai ris l’autre WE en lisant l’édito d’un journaliste (?) de l’Avenir du Lux à propos des contrôles de vitesse sur notre « belle » nationale 4. Ce sont ces mêmes personnes qui dénoncent les noyaux d’habitats qui rejettent les limitations de vitesses, au motif qu’il faut favoriser la fluidité vers les villes. Sur ce, bon début de semaine !

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